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Drame judiciaire · Extrait offert

Les larmes du juge

Alain Boulot

Que reste-t-il de la justice lorsqu’un juge ne croit plus à sa propre mission ?

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Prologue

Le tintement des cloches flottait encore dans l’air, un écho lancinant, obstiné, comme si chaque vibration s’accrochait désespérément au silence. François-Xavier de Montreuil restait assis, seul, dans le bureau sévère du tribunal. Le poids de la journée semblait écraser ses épaules courbées, comme si le monde entier s’était posé là, au creux de son dos. À travers les hautes fenêtres, les dernières lueurs du crépuscule traçaient de longues ombres difformes sur les dossiers empilés, telles des silhouettes muettes d’affaires révolues, venues témoigner une dernière fois.

D’un geste machinal, il caressa le bois froid du bureau, ses doigts effleurant le grain lisse, cherchant un contact rassurant dans cette froideur inerte. Ses yeux s’attardèrent sur une photo encadrée, juste à côté de l’encrier. Camille. Sa petite Camille, sa lumière, avec ce regard rieur et cette insouciance dans le sourire qui lui réchauffaient autrefois le cœur. Il pouvait presque entendre son rire cristallin fendre le silence épais de la pièce, comme un éclat de vie là où il n’y avait plus que ténèbres. Un souvenir cruel, moqueur, face à la solitude accablante.

Comment en était-il arrivé là ? Comment cette justice, ce principe inébranlable qui avait façonné chaque pas de son existence, avait-elle pu se retourner contre lui avec une telle cruauté ? Lui arracher ce qu’il avait de plus cher ? Des années à juger, à peser les âmes et les actes, à proposer des secondes chances à ceux qui se tenaient devant lui. Juge indulgent, qu’on disait. Un homme qui croyait en la rédemption. Et, maintenant, assis dans cette salle vide, il ne percevait plus que le vide immense de ses propres contradictions. Il se leva lentement comme un homme brisé, ses pas lourds résonnants sur le parquet glacé. Il s’approcha de la grande fenêtre qui surplombait la cour du palais de justice. Combien de fois s’était-il posté là, se demandant si ses jugements changeaient vraiment quelque chose ? Mais, ce soir, la vue ne lui apportait aucun réconfort. Seulement l’image obsédante de Camille, étendue, sans vie, qui tournait et retournait dans sa tête comme un film cauchemardesque. Un cauchemar éveillé dont il ne parvenait pas à s’échapper.

François-Xavier ferma les yeux, tentant de chasser ces souvenirs accablants. Chaque visage, chaque mot échangé au cours des procès s’imposaient à lui, comme des spectres vindicatifs. Les promesses faites aux âmes égarées, cette foi inébranlable en la possibilité de rédemption… il avait tout misé sur ces principes. Et, maintenant ? Que restait-il de ces idéaux ? Juste un homme perdu, oscillant dangereusement entre justice et vengeance, sur une corde trop fine.