Dans son état, rien ne permet d’imaginer qu’elle verra le jour suivant, épuisée, transie de froid. Personne de raisonnable ne penserait le contraire. Pourtant aux premières lueurs du jour, elle est là, seule certes, mais toujours en vie ! Dans ce qui ressemble à des habits lui permettant de garder un semblant de dignité humaine, une robe déchirée, des bas souillés en partie filés et une seule chaussure. Ses longs cheveux désordonnés pendent comme des fils sur ses maigres épaules de jeune femme, le rosé de son teint est la seule couleur qui la distingue d’une morte. Au milieu de nulle part, sans papier ni argent, elle n’a plus que la nature comme repère. Autour d’elle, des cailloux et du sable, quelques bouts de bois échoués comme elle, restes d’un arbre mort depuis longtemps probablement. Et ce calme effrayant !
Encore trop faible pour recouvrer ses esprits, cet être presque vivant qui n’a pour l’instant qu’une étincelle de vie n’attend rien ni personne. Est-elle condamnée à attendre ? Attendre quoi, qui ? Aucune logique dans tout cela, il lui manque trop de repères. La seule chose à faire : ne rien faire, et c’est ce qu’elle fait, dans ce refuge sombre, humide et froid. Depuis combien de temps est-elle là ? Dans cette grotte des calanques de Marseille, appelée « La fille du vent ». Des heures, des jours peut-être. Pourquoi ? Que s’est-il passé, qu’est-il arrivé à cette pauvre femme ? Il y a bien une explication ?
Se retrouver dans cet état, seule, sans souvenirs, c’est bien la conséquence de quelque chose ! Elle est là, sans état d’âme, sans projection, sans désir de survie. Une sorte de résignation, un lâcher-prise comme ultime réflexe. Le temps n’est pas son problème, le lieu non plus. Quant à élaborer une stratégie… Pour cela, il faudrait se projeter dans le futur, elle en semble à mille lieux, immobile, son corps fatigué ne sert plus que de support à un esprit qui ne décide plus, n’analyse plus rien. Le programme est à l’arrêt, il manque des lignes de code, l’interprétation est impossible, la logique absente. Mais alors, s’il ne reste rien de logique… c’est le chaos total ? La seule solution est d’attendre la mort ? Même cette éventualité ne fait pas partie de ses projets, puisqu’elle n’a pas de plan, elle attend que les choses se passent sans espoir. A-t-elle le choix d’ailleurs ?
Un oiseau qui veut probablement rentrer pour la nuit fait demi-tour d’un brusque coup d’aile, pour revenir plus tard… Seule une brise parvient dans ce lieu de temps en temps, ce qui permet de changer l’air qui deviendrait vite irrespirable sans cette ventilation naturelle. Elle regarde sans voir, comme une figurine composée de terre glaise. Seul un petit filet d’air frais lui rend visite périodiquement, comme pour lui apporter un peu de vie de l’extérieur, un semblant de souffle qui parait l’aider à attendre la prochaine « visite », sans plus. Elle se contente de cela. Quelle heure est-il ? Quel jour ? Aucun indice permettant de se situer dans l’espace ou le temps. Quelle importance après tout ? Elle est en dehors du temporelle, prostrée dans une attente interminable, confondue avec la pierre qui l’entoure, dans l’immobilité. Le temps passe, mais aucun signe d’impatience sur son visage. Ses yeux d’une couleur indéterminable semblent regarder au-delà de l’espace qu’elle occupe, avec ce corps meurtri qui ne ressent plus la douleur. Qu’est-elle en train de regarder ? Un faible rayon de soleil change le décor par intermittence, puis à nouveau cède la place à l’obscurité. Cette dualité entre le jour et la nuit, qui rythme tout ici-bas, vieille comme le monde, ne semble plus lui être accessible. Deux mouettes inspectent les lieux, elles ne sont pas perturbées par cette masse immobile assise en tailleur. Ces preuves de vie qui marchent sur le sol captent son attention un moment. Mais cette première visite du vivant est brève. Les lieux sont très vite abandonnés par les oiseaux, laissant la place à cette occupante mystérieuse, qu’on dirait venue d’un autre monde.
Le comportement attendu serait d’explorer, de tenter de trouver une sortie, il suffirait de se lever, par réflexe de survie et de fuite… Mais pourquoi reste-t-elle figée comme une statue de pierre, sans volonté, sans espoir, en somme ? Aucun souvenir ne lui donnerait donc envie de revenir à la vie ? Rien ne l’appelle ailleurs ? Serait-elle devenue amnésique ou n’a-t-elle plus de capacité à décider ? Un bruit régulier semblable à une plainte lui arrive, de nulle part. Impossible d’en déterminer exactement la cause. Et puis, de l’eau... De l’eau arrive par saccades, se retire, revient… Elle est dans la grotte « La fille du vent » quelque part dans les calanques pas très loin du petit port de Sormiou, à proximité de Marseille. Mais il y a urgence, le ressac menace, va-t-elle enfin réagir ? C’est la marée, l’eau monte. Elle l’encercle maintenant…, sans qu’elle ne bouge, elle attend toujours. Aucune expression sur son visage ne trahit d’inquiétude. En quelques minutes, elle a de l’eau jusqu’au torse, l’eau glaciale lui provoque des tremblements, mais ce n’est qu’un réflexe du corps, non une quelconque manifestation de sa volonté de bouger. Depuis quelques minutes, le niveau reste stable, l’amplitude maximum du liquide semble atteinte. Finalement, ce bain providentiel semble lui convenir. Au bout d’un moment, elle ne tremble plus.
Est-ce la température de son corps ou un autre facteur, mais la voilà qui tourne la tête, comme pour chercher quelque chose. Réalise-t-elle l’urgence de la situation ? on ne sait trop, mais en tout cas, elle est à présent en mouvement ! Elle essaie d’attraper quelque chose sous l’eau. C’est sa chaussure, elle la jette au loin, le bruit de cet objet touchant la surface de l’eau lui donne une expression d’étonnement, presque un sourire…
Le couple de mouettes revient à la nage, et semble se régaler de petits crustacés en donnant des coups de bec, toujours pas effrayé par cette demi-silhouette, qui fait partie du paysage désormais. Cette fois-ci, cela semble attirer son attention, elle pointe un doigt dans leur direction pour les suivre, comme si elle les dirigeait à sa guise. Après quelques minutes de ce qui semblait être un jeu, elle se met à crier : « Assez ! » L’écho confirme l’ordre plusieurs fois. Dans cette quasi obscurité et ce décor lugubre, d’ordinaire, toute vie aurait quitté les lieux, mais c’était le contraire apparemment…
Son doigt guide d’autres créatures imaginaires, des choses qu’elle seule voit, une sorte de délire… Même l’eau a fini par quitter les lieux, cédant la place à la brise, toujours glaciale. Elle ne risque rien de grave après tout, elle a survécu aux épreuves jusque-là…
Les rayons du soleil changent le décor, il fait plus chaud, de plus en plus chaud. La jeune femme en profite pour quitter sa robe en lambeaux. Elle est nue et jette au loin le peu de vêtements qu’elle a. Elle semble plus à l’aise comme ça. Toute personne « normale » ferait sans doute le contraire, en essayant de montrer le minimum son corps, pas elle !
Une voix mêlée à un bruit de moteur attire son attention un instant. Quand ce bruit cesse, elle entend une personne parler, quelqu’un au téléphone. Par réflexe, elle veut cacher ses seins, mais finalement y renonce, pour dissimuler son sexe. Elle n’a aucune appréhension quand cet homme au téléphone entre dans cette grotte, pourtant il est seul avec elle. Rien ne traduit une quelconque surprise, l’a-t-il remarquée ? Il poursuit sa conversation téléphonique de longues minutes. Finalement, elle relève les bras. Consciente de sa vulnérabilité, elle ne bouge plus. L’invité surprise termine sa conversation, puis il ouvre un sac et mange, serein. A-t-il remarqué sa présence ? Elle s’approche lentement, il ne la voit pas malgré le peu de distance qui les sépare… Elle pointe un doigt dans sa direction comme pour le toucher, il s’éloigne sans un mot, laissant son sac par terre. Après s’être soulagé contre le rocher un peu plus loin, il revient finir son repas, elle décide de lui adresser la parole. Mais elle ne peut rien faire sortir de sa bouche, si ce n’est une sorte de son incompréhensible qui n’arrive pas jusqu’à ses oreilles visiblement…
Ce premier éclaireur vient sur place pour voir si la livraison peut être réalisée sans risque, il arrive généralement quelques heures avant son collègue qui comme lui prendra une partie de la commande. Lequel doit arriver un quart d’heure avant l’arrivée de la vedette chargée de marchandise. Tout ce protocole est à respecter à la lettre, pour ne pas tomber dans les filets des gardes côte. Les deux partenaires, Serge et Pat, sont à tour de rôle sur place à la grotte « De la fille du vent » pendant une partie de la nuit, endroit humide, froid, et sinistre il faut bien le dire. Certains n’y remettraient pas les pieds, pour y avoir vécu des choses surnaturelles…
Il se coupe une autre tranche de pain, sans répondre à la question de cette pauvre fille en détresse.
— Monsieur, vous pouvez m’aider ? Je suis là seule, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, je vous en prie !
L’homme est occupé à rassembler ses affaires, il s’apprête à repartir…
